Andy Warhol et le quart d’heure djihadiste

C’était il y a un mois. Des Français terroristes assassinaient lâchement 12 puis 4 personnes à Paris, faisant aussi de nombreux blessés. L’un des pires attentats commis sur le sol français. L’occasion pour moi, qui travaillais sur le djihadisme depuis trois mois pour l’émission Envoyé Spécial, d’expérimenter ma première censure. Pour le bien du public ? Je soumets la question et mon expérience à mes confrères et amis filmeurs.

Ce 7 janvier 2015, je prépare un reportage sur les djihadistes lorsque l’un d’eux, un Français du groupe Etat islamique, m’annonce un attentat prochain dans la capitale. Joint par Skype, le jeune homme, d’une vingtaine d’année, se fait appeler AbouTalibanlieusard sur son réseau social (censuré depuis). Il est à Deir Ez-Zor, d’où il m’a accordé une première interview audio deux mois plus tôt, m’expliquant les raisons de son combat au Shâm – le nom donné par les combattants djihadistes à la région du Proche-Orient. Ce mercredi, à 10 h 53, il termine notre entretien par ces mots : « Attendez-vous bientôt à une attaque dans la capitale, tout ce que je peux vous dire, je ne peux pas en dire plus. Mais attendez-vous bientôt à une attaque dans la capitale et je ne parle pas pour rien dire. Tout simplement je ne parle pas pour rien dire. »

Trente-cinq minutes plus tard, deux hommes liés à autre groupe terroriste, Al Qaïda, commettent l’irréparable dans les locaux de Charlie Hebdo. Entre les menaces de l’un et le passage à l’acte des deux autres, pas de lien direct. Jamais AbouTalibanlieusard n’évoqua de cible précise. Il y a tout lieu de penser qu’il ignorait ce que le groupe terroriste rival préparait.

En salle de rédaction, la décision est prise : l’interview du combattant fera l’ouverture du reportage, diffusé une semaine plus tard. Toutes les précautions sont prises et validées par le service juridique de la chaîne, pour que la diffusion des propos du djihadiste soit encadrée : il s’agit, explique le commentaire, de « propos choquants et passibles en France de cinq ans de prison pour apologie d’actes du terrorisme ».

Mais six heures avant la diffusion, malgré l’avis de la rédaction en chef d’Envoyé Spécial et de la rédaction de Tac Presse, la direction des programmes de France Télévision exige la suppression de toute l’intervention du djihadiste, sous peine de déprogrammation du reportage.

Sont visés aussi, les propos d’un des principaux idéologues français du djihad, Omar Omsen, joint après l’attentat : « Le fait que eux, ils disent « Je suis Charlie », sachez que nous, et beaucoup d’autres, nous nous lèverons pour dire, nous sommes des Kouachi. »

C’est sa première interview à la télévision française. En Syrie depuis fin 2013, Omar Omsen est considéré comme un des principaux recruteurs de djihadistes par les services de renseignements français. Affilié à Jabhat Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, il avait jusqu’alors toujours rejeté le projet d’attentats en France. C’est une information importante à maints égards pour les experts du fait djihadiste.

Un bras de fer s’engage alors entre Tac Presse et la direction des programmes de la chaîne publique, au terme duquel certaines phrases seront conservées (les plus anodines), d’autres supprimées, d’autres encore « lues » par la voix off, sur des images arrêtées des interviewés. C’est donc une version édulcorée et tronquée qui fut diffusée.

https://www.youtube.com/watch?v=S-RmLZSmTZw

Les présentatrices prendront le temps d’expliquer au public les raisons de ce procédé lors du plateau de fin de sujet.

Suis-je trop attaché à mes petits scoops, pour me pas comprendre l’impératif de la censure ?

A quel impératif éthique ou sécuritaire répond cette censure ?

Devait-on masquer la réalité de ceux qui se considèrent « en guerre » contre la France et vouent une haine au pays qui les a vu grandir ? Pourquoi dissimuler leur violence verbale, après celle des armes ? Et faut-il cacher au public ces milliers de nos concitoyens, radicaux ou écervelés, réjouis par le geste des Kouachi à en croire ce qu’ils écrivent impunément sur les réseaux sociaux ?

C’est selon moi, faire peu de cas de l’intelligence du public.

Lorsque l’équipe de Tac Presse et moi même décidons de diffuser les mots du djihadiste assurant que « la République, c’est une blague frivole » et qu’il veut la combattre, c’est bien pour provoquer chez le téléspectateur le sursaut républicain.

Cette censure (sur une chaîne) d’Etat pose problème, à l’heure où le pays multiplie les fronts militaires. N’est-ce pas notre métier que de recueillir la parole, toutes les paroles et les pensées, même celles qu’on ne partage pas ? Doit-on s’interdire – ou doit-on accepter qu’on nous interdise – d’interroger certains au motif qu’ils sont les ennemis de la Nation et se placer au rang de supplétifs des armées ?

N’eût-il pas mieux valu diffuser ces propos certes inacceptables, et s’efforcer de donner aux téléspectateurs les clefs pour comprendre pourquoi on en est arrivé là ?

A l’heure où j’entends certains Français faire la fine bouche, assurant qu’ils ne sont pas Charlie, je regrette qu’ils n’aient pu entendre de la bouche du djihadiste, qu’il est « un Kouachi ».

Quant à moi, c’est avec un plaisir non feint que je m’en suis allé aux Etats-Unis filmer un documentaire sur Andy Warhol. L’homme qui prédisait un quart d’heure de célébrité mondiale à chacun. Un quart d’heure : le temps qu’il a fallu aux terroristes pour sortir de leur véhicule, entrer dans le bâtiment, se faire indiquer l’étage, pénétrer dans les locaux du journal et commettre leurs crimes sans hâte. Andy s’est trompé : certains quarts d’heure de célébrité mondiale ne finissent pas dans l’oubli. Ce quart d’heure restera pour l’éternité.

Xavier Deleu, filmeur

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