Filmeurs « de guerre »: Roméo Langlois et Thomas Dandois témoignent

Filmeur de guerre: une question de préparation

Ils ne se revendiquent pas reporters de guerre, mais de Gaza au Niger en passant par la Colombie, Thomas Dandois et Roméo Langlois ont bien roulé leur bosse de filmeurs couvrant des zones de conflits armés. Nous avons eu le plaisir de les accueillir pour la dernière projo de la saison 2012. Ils nous ont montré « Somalie, l’air de la paix »* et « Colombie, A balles réelles »**. Deux films très différents mais parfaits pour nourrir le débat sur le reportage de guerre et les dilemmes qui traversent le métier. Extraits…

LE FILAMENT: Thomas, lors de ton emprisonnement au Niger en 2007 le président Sarkozy avait dit de toi et ton collègue Pierre Creisson que vous étiez des journalistes irresponsables, car vous aviez fait sourde oreille à l’interdiction de vous rendre au nord de ce pays où l’armée nigériane et les Touaregs s’affrontaient. Quelle est pour toi la différence entre audace et irresponsabilité ? Et pour toi Roméo ?

T.D : Quelques jours avant cette déclaration, Nicolas Sarkozy s’était rendu à Euro Disney avec Carla Bruni. Il y avait un cortège de journalistes avec lui. Des journalistes éminemment responsables. Il me semble qu’un journaliste responsable doit savoir aller là où l’on ne veut pas de lui. Le Nord Niger à l’époque était interdit aux journalistes par un décret du président Tanja qui souhaitait pouvoir faire la guerre aux Touaregs sans témoins. Notre devoir était d’essayer d’aller là-bas et de témoigner de ce qu’il s’y passait. Nous y sommes allé pour montrer ce que l’on voulait cacher aux yeux du monde. Les journalistes, à mon sens, doivent savoir flirter avec la ligne jaune pour faire leur travail. Si l’on se contente d’aller uniquement dans les endroits autorisés, ce n’est plus du journalisme mais plutôt de la communication.

R : Je n’ai pas, à ma connaissance, subi d’attaques de ce type en France. En Colombie, il y a eu des débats car j’avais accepté d’utiliser un gilet pare-balles prêté par les militaires. Cela a déclenché des polémiques. Je ne regrette pas d’avoir utilisé cet accessoire qui aurait pu me sauver la vie pendant les combats. Avant d’entrer en combat rapproché, cette protection devenait dangereuse : je risquais d’être confondu avec un soldat et d’être pris pour cible. Au plus fort des combats, j’ai décidé de l’enlever.
L’audace selon moi, c’est décider de courir des risques pour rapporter une info mais mettre tout en œuvre pour limiter au maximum ces risques. L’irresponsabilité, c’est accepter de prendre des risques en confiant en sa bonne étoile, sans le travail de préparation, d’analyse de la situation et de prises de contacts. L’irresponsabilité reflète un défaut de travail, une certaine paresse en fin de compte.

LE FILAMENT : Quand est-ce que vous vous sentez prêts à vous embarquer pour un tournage a priori dangereux ?

T.D : On n’est jamais tout à fait paré. Il faut se préparer et se re-préparer mille fois. Etre parano. Multiplier les sources d’informations sur les endroits où l’on va et les gens avec qui l’on va travailler. Le plus importants est de se donner du temps sur place. Si c’est dangereux, il faut avoir la possibilité de dire: « Aujourd’hui, je n’y vais pas. Je ne le sens pas ». Etre sous la pression d’un timing trop serré pousse à la faute.

R.L : Je pense effectivement que la préparation parfaite n’existe pas. Il y a toujours une part de hasard que l’on ne peut pas prévoir. On est préparé quand on a vérifié toutes les informations possibles sur le reportage. Et quand on a parlé avec tous les contacts disponibles. Une fois qu’on a la certitude que la personne qui va nous emmener dans la zone de tournage est la bonne. Une bonne préparation implique également de nombreux aspects physiques : avoir le matériel adéquat, la caméra adaptée, des barres de céréales dans son sac à dos, les habits adéquats, avoir bien dormi, etc…

LE FILAMENT : Il y a pas mal de fantasmes autour du reporter de guerre. On pourrait croire que pour inspirer le respect dans des situations compliquées le reporter idéal doit avoir des airs d’un méchant à la Schwarzenegger. Vous prouvez bien que ce n’est pas le cas. Nous avons même entendu Thomas dire qu’un sourire peut-être le meilleur allié dans ces situations. Thomas, peux-tu développer ? Roméo tu es aussi d’accord avec cette idée ?

T.D : C’est vrai que dans les situations tendues, le sourire et le rire aide énormément. Je dois dire que je ne me sens pas vraiment reporter de guerre. Il m’arrive parfois de travailler en zone de conflit, mais je n’aspire pas à faire ce genre de reportages toute l’année. Mon dernier travail en Somalie était d’ailleurs plutôt un reportage de paix.

R.L : Complètement d’accord. Le plus important est d’être humain et sincère avec les personnes que l’on rencontre. Cela ne sert à rien de jouer le dur face à un gamin de 14 ans armé d’une kalashnikov. C’est même dangereux. L’humour et le calme, le respect d’autrui, sont des valeurs salvatrices dans ce travail.

LE FILAMENT : Roméo, dans ton film on te voit pris dans une situation extrêmement délicate lorsqu’un officier de l’armée colombienne te demande de prendre un fusil et de tirer sur les guerrilleros qui vous attaquent. Tu as choisi de refuser. Tous les deux, pouvez-vous nous dire un mot sur la tentation de prendre part à la situation que vous êtes en train de filmer ? Est-ce que le principe de la non-intervention est pour vous une maxime absolue ou est-ce qu’il y a des situations où l’entorse à ce principe ce justifie ? L’avez-vous déjà fait ?

T.D : Contrairement à Roméo, je ne me suis jamais trouvé dans une situation où l’on me proposait de prendre une arme pour sauver ma vie. Je pense qu’il a eu la bonne attitude. Il a refusé en expliquant qu’il n’était pas là pour se battre. Mais pour témoigner. Quand à la tentation de prendre part au conflit, cela ne m’a jamais effleuré. D’ailleurs les combattants que j’ai pu suivre m’ont toujours demandé pourquoi je prenais des risques en filmant une guerre qui n’était pas la mienne, ni celle de mon pays. Je suis d’accord avec eux. Ces guerres ne sont pas les miennes. Nous sommes là pour raconter. Chacun son rôle. Par ailleurs, j’ai beaucoup suivi le conflit somalien. Il n’est fait que d’alliances entre clans et sous clans. Les camps changent au fil des années, au gré des intérêts. Bien malin celui qui arrive à y voir clair et à prendre parti.

R.L : Bien sûr je n’ai jamais participé à des hostilités ni ne le ferais, c’est la base de notre travail. Maintenant, il faut reconnaître que souvent, couvrir une situation c’est d’une certaine manière y participer. Grisés par la présence de la caméra, les acteurs armés peuvent décider de prendre certaines décisions : organiser une attaque ou tirer en l’air par exemple au risque que des balles perdues blessent des civils. Il est selon moi très important de savoir identifier ce genre de situation. De s’interroger toujours : est-ce que la personne agit de la sorte parce que je suis là ? Agirait-elle de la même manière en mon absence ? En aucun moment, il ne faut provoquer des situations.

LE FILAMENT : Avez-vous eu des mentors pour vous apprendre les bons réflexes à avoir sur le terrain en termes de sécurité ? Si oui, qui? Qu’est-ce qu’il ou elle vous a appris de plus précieux. Si ce n’est pas le cas qu’avez-vous appris en regardant les autres faire ?

T.D : J’admire et respecte le travail de certains confrères documentaristes, journalistes ou cinéastes. Je pioche et picore l’inspiration dans leur travail. Mais je n’ai pas de mentor. Mes plus belles rencontres professionnelles ont été des rédacteurs en chef comme Marco Nassivera pour Arte Reportage ou Patrick St Exupéry pour la revue XXI. Ils sont capables de donner leur confiance et d’aborder les histoires à hauteur d’hommes. Sans formatage. Sans idées reçues. C’est si rare dans ce métier.

R.L : Il y a beaucoup de réalisateurs et de journalistes dont j’admire le travail. Je n’ai pas vraiment de mentors. Toutes les personnes avec qui j’ai travaillé m’ont appris des choses. Que ce soit en matière de technique de tournage, d’enquête ou de réalisation, comme en termes humains : relation à l’autre, attitude sur le terrain, déontologie, etc…

LE FILAMENT : Avez-vous un conseil en particulier pour ceux et celles qui débutent dans la couverture de zones en conflit?

T.D : Il faut écouter votre instinct. La peur est un bon allié. Elle permet de mieux se préparer avant de partir.

R.L : Dans les situations chaotiques, le travail effectué au préalable et l’humanité, la sincérité du filmeur font souvent la différence.

LE FILAMENT : Vos projets pour l’année prochaine?

T.D : Je termine un documentaire pour France 5 sur Aung San Suu Kyi et la Birmanie.

R.L : Je me remets au travail pour France 24 en janvier en tant que grand reporter.

photo Dandois Langlois

* « Somalie, l’air de la paix » de Thomas Dandois (35 min/ Arte Reportage – Camicas Production)
** « Colombie: A balles réelles » de Roméo Langlois (26 min/ France 24)

A lire et à voir sur le sujet :

– Restrepo (2010). Pendant un an Tim Hetherington et Sebastian Junger ont suivi une troupe de Gi en Afghanistan. C’est un pur bijou du reportage de guerre.

– Massoud l’Afghan, de Christophe de Pontfilly. Le livre et le documentaire sont aujourd’hui considérés comme des classiques du genre.

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