Le journal d’un filmeur : PIGALLE – 2007

Mudeya est petit. Trapu. Muscles saillants, peau noire, l’éclat blanc de son sourire malicieux illumine un visage mobile, surmonté d’un bouquet de plumes rares. L’ensemble est agrémenté d’une longue et fine brindille végétale qui traverse son nez. Un beau trait jaune assez coquet. Mudeya est un Papou. Un guerrier des hautes montagnes de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Un de ces hommes qui nous relient encore à l’âge de pierre et aux mondes tribaux dont nous sommes issus. Il vit dans un de ces lointains que l’homme blanc vient à peine de pénétrer. Un univers sans eau courante, sans électricité ni médicaments. Encore peu de vêtements, ou d’objets métalliques. Des cochons, des patates douces, des arcs et des pétoires artisanales pour la guerre. Et des danses pour la fête. Une maison pour les hommes où l’on dort à vingt et plus autour d’un feu. Sans oublier un goût immodéré pour l’art de confectionner des parures avec des plumes volées à quelques oiseaux magnifiques. Mudeya vient du fond des âges et son esprit agile nous permet d’enchaîner depuis de longues semaines des échanges passionnants malgré l’invisible fossé qui nous sépare. Nous comparons souvent nos libertés respectives. La mienne, celle de l’homo technicus accablé par les mille contraintes collectives qui sont le prix à payer pour un confort matériel de tous les instants, une couverture sociale et une espérance de vie de 75 ans. La sienne, celle de l’homo tribalis qui, au prix d’une vie brève et rude, de guerres incessantes, d’une impuissance totale contre la maladie et du sacrifice absolu de son intérêt individuel pour le bien de la tribu, lui permet donc de disposer de son temps et de l’espace à sa guise. Conversations inattendues entre deux hommes que l’histoire sépare et que le coeur réunit.

Pour une fois, ce n’est pas le blanc qui joue les explorateurs. Mais le « sauvage ». Mudeya et Polobi (son cousin), à leur demande, sont invités pour quatre mois à visiter la France par Marc, un des rares occidentaux à sillonner régulièrement leur pays. Ces lettres Persanes « version papoue » font l’objet d’un film auquel nous travaillons tous ensemble. Une douce folie fraternelle et bondissante qui transforme et enrichit peu à peu chacun d’entre nous. Chaque jour, tandis que nous devisons sans cesse sur les mérites respectifs de la civilisation de l’atome et de celle de la hache de pierre, quelques Bobos bardés d’a priori de citadins nous abordent. Ils veulent approcher et toucher ces Papous qui ont « tellement raison de rester ce qu’ils sont » (ce serait tellement dommage pour notre petit zoo personnel qu’ils finissent par accéder au confort moderne). Il s’excuseraient presque auprès d’eux, coupables qu’ils se sentent, au nom de tous leurs frères blancs, de tous les crimes commis au nom du progrès. Agités par mille fantasmes dont ils sont bien loin d’imaginer combien ils correspondent si peu à la réalité, ils donneraient cher pour arborer eux aussi, ces fières plumes, cette magnifique brindille nasale. Ainsi accoutrés, enfin libres d’errer dans les bois, leurs organes génitaux emballés dans de fraîches feuilles de palme, il pourraient à nouveau percer les secrets oubliés de Mère Nature.
« Bravo » disent les uns. « Nous sommes avec vous » affirment solennellement les autres. Les deux Papous sont intrigués … Ils ignoraient eux-mêmes participer à un combat. «  C’est vous qui avez raison » martèlent les moins inspirés de leurs admirateurs. « Votre ami blanc a dû en apprendre plus de vous que vous de lui » suggère un autre. À quoi les deux Papous malicieux s’appliquent immanquablement à répondre par la même question : «  ah bon… Mais comment le sais-tu ? Qui te l’a dit ? Tu l’as lu dans un livre ? » Leur air malicieux (qui sous entend assez bien que la question posée mériterait d’être repensée) ne manque jamais de plonger l’interlocuteur dans un abîme de perplexité.

Nous sillonnons Paris. Les papous découvrent, incrédules, l’existence des SDF que leur solidarité tribale ne leur permet pas de concevoir. Plus tard, ils écoutent patiemment un député leur expliquer comment les téléphones portables nous tiennent en esclavage. Puis il proposent rapidement de l’en soulager car, eux, voient aussitôt l’avantage qu’il pourrait en tirer chez eux. Je partage Noël avec eux et, tandis qu’ils s’immergent avec intérêt et sincérité dans ce rite incompréhensible pour eux, je sens toujours plus intensément les vibrations universelles qui nous relient au-delà de tout.
Fasciné par leurs immenses capacités d’adaptation et le calme placide avec lequel ils contiennent un étonnement qui s’émousse à mesure qu’ils comprennent mieux notre monde, je tente jour après jour d’affiner la réponse à la question qui revient sans cesse dans leur demande. «  Explique-nous ce que c’est, la civilisation ».
Un soir, nous errons dans Pigalle, prétexte évident à parler de nos pratiques sexuelles respectives. Mudeya, soudain, ressent un besoin pressant. Il est fatigué, il a froid et de l’anorak que nous lui avons acheté n’émergent que sa brindille et ses plumes. Nous pénétrons dans un bar cossu et clinquant où les heures de la nuit commencent à friper les visages. J’avise le patron, un gros type au visage fermé. Je lui montre mon Compagnon d’un air entendu, comme pour justifier l’urgence qu’il y a à venir au secours d’un homme dont tout indique la provenance lointaine. « S’il vous plaît, nous pourrions utiliser vos toilettes ? Mon ami à une envie pressante. »
« Ah ouais ? Ben d’abord faut consommer » lâche le type. Furieux, je commande une bière que je compte bien ne pas boire et nous descendons aux toilettes. En quittant l’établissement, au moment où nous franchissons la porte, l’imbécile du zinc toise Mudeya, ses plumes et sa brindille. Alors que nous tournons les talons je l’entends maugréer : « J’vous jure … Y’en a, qu’est-ce qu’il ne feraient pas pour se faire remarquer ! »

Nous reprenons notre marche. Dans la nuit multicolore de Pigalle. Les papous observent la ville en silence. Il fait froid. Nous savons tous les trois qu’il vaut mieux remettre à plus tard notre discussion sur la « civilisation ».
JO MALI

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