Le journal d’un Filmeur : Guyane – 1992

La jungle sanglote. Des milliards de petits êtres rampent et bruissent dans la forêt crépusculaire. Des milliers de plaintes étranges… Tout ce que l’Amazonie compte de reptiles, d’oiseaux, de fauves et d’insectes entonne un chant ancien. Une onde qui ridait déjà la surface du temps, bien avant qu’un petit mammifère cruel et intelligent n’entreprenne les mutations spectaculaires qui le conduiront à envoyer un satellite dans l’espace. Le compte à rebours de la fusée Ariane s’égrène dans la nuit. Il scande lentement le défi permanent que les hommes lancent à cette nature qu’il rêvent d’asservir. Le tonnerre des propulseurs paralyse d’un coup la forêt tout entière. Enfin domestiqué par les descendants de Prométhée, le feu des dieux catapulte l’engin vers les étoiles. C’est un spectacle rare.
Il est encore plus rare de ne pas y assister lorsqu’on y est invité. C’est pourtant ce qui m’arrive ce soir-là. Le matin du tir, une violente crise de dengue m’a terrassé. Écrasé par la douleur… Inondé de sueur. Alors qu’à quelques kilomètres de là mes frères humains tutoient l’infini, le vaillant mammifère que je m’applique à demeurer navigue, pantelant, dans l’eau moite d’un demi-sommeil exténuant, vaincu par un moustique ! Je n’ai même plus suffisamment de conscience pour goûter toute l’ironie de cette défaite cuisante.

Plusieurs jours durant, je flotte au beau milieu d’une mer brûlante. Triste épave ballottée par les courants contradictoires de la fièvre. Un radeau déboussolé assailli par de violentes et successives migraines. Le tournage continue sans moi. Le reste de l’équipe s’enfonce dans la jungle et m’abandonne à Cayenne.
J’ai là-bas une vague connaissance. Claire. Une monteuse égarée dans l’impasse de R.F.O Guyane. Nous nous sommes brièvement croisés à Paris avant qu’elle ne divorce d’un ami journaliste. Elle m’accueille chez elle, le temps pour moi d’échapper au mal qui m’anéantit. Nous ne nous voyons pratiquement pas. Je passe des jours entiers dans mon lit, accablé et somnolent. Parfois l’une de ses apparitions coïncide avec un de mes moments de lucidité.

Un soir que j’agonise encore, je sens son souffle chaud sur mon visage. Elle me parle dans l’obscurité. Je finis par comprendre qu’on lui a coupé l’électricité. C’est provisoire. Je déduis de ce souffle qui me parvient par bribes qu’elle a un problème d’argent… provisoire, aussi. Il y a dans l’une de mes poches quelques billets dont elle s’empare sur mes molles indications. Je sombre à nouveau, juste assez lentement pour entrevoir ses petits seins et son torse luisant lorsque, sans pudeur, elle se change à quelques centimètres de mon corps moribond. La porte claque. Elle a disparu.
Combien de jours ? Combien de nuits ? Je ne sais plus. Je suis hors du temps. Dans mes rêves, je devine la silhouette de Claire. J’imagine qu’elle me visite encore et répète la scène. Impossible de démêler l’écheveau de mes perceptions. Une journée de plus s’écoule. J’ai l’impression de ne pas l’avoir vécue. Je suis seul. Puis Claire est là. Elle replonge sa main dans mes poches et disparaît à nouveau. Toujours pas de lumière.
La nuit suivante, je me réveille avec l’incroyable et bienfaisante sensation de ressusciter. Il est peut-être deux heures du matin. Je chancelle encore, mais je peux enfin reprendre contact avec la réalité. Un silence absolu règne dans la maison obscure. À la lueur de ma torche, je quitte ma chambre. Je tâtonne. Mon coeur a migré dans mes tempes. Soudain je l’aperçois. Elle dort, affalée dans le divan. Le petit oeil pâle de ma torche glisse sur son corps entièrement nu à l’exception d’une petite culotte noire. Elle serait presque désirable si elle ne paraissait pas morte. Je l’appelle doucement à plusieurs reprises. Rien. Je me penche sur elle et je perçois enfin sa respiration. Faible. Une douleur aiguë sous mon pied gauche manque de me faire chuter sur la belle endormie. Ce n’est rien ; juste un petit bout de vaisselle sale qui traîne par terre : une petite cuillère. Je la ramasse. Le dos bombé porte encore la morsure d’une flamme. Par réflexe, j’éclaire à nouveau la jeune femme. Au creux de son bras gauche, il y a un petit trou sanguinolent.
Je regagne ma chambre et j’inspecte mes poches. Vides.

Les rues de Cayenne ne sont pas très sûres à l’heure où je me faufile entre les ombres vacillantes des dealers décharnés. Claire ne m’a pas vu m’enfuir. Je sais que nous ne nous reverrons jamais.
JO MALI

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