Suggérer, c’est créer. Décrire, c’est détruire ( Doisneau )

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Au mois de mars dernier, Jean-Xavier de Lestrade, documentariste et président de la SCAM, donnait une ITV au journal « Le Monde » où il s’inquiétait de la dérive du documentaire sur les chaines.

Pour ceux qui l’ont raté, la voici. Elle reprend les préoccupations de nombreux filmeurs du Filament, dont la mienne. Ludovic.

 

ITV donnée au journal « Le monde » de Jean-Xavier de Lestrade

Les chaînes de télévision ne qualifient-elles pas de « documentaire » toutes sortes de sujets qui n’ont rien à voir avec ce genre ?

C’est vrai, nous avons une bataille à mener. La définition officielle est si large que des reportages sans point de vue, très rapidement tournés, pour un coût très bas, obtiennent ce label. A tort. On est face à un paradoxe : chaque année, France Télévisions dit consacrer plus d’argent au documentaire, les chaînes affirment en produire plus d’heures, et pourtant l’espace qui lui est réellement consacré se réduit.

Un rapport de 2010 parle de lui-même : M6 affiche presque autant d’heures de documentaires que France 2 – 163 contre 168 heures. Qui peut y croire ? Où sont les vrais documentaires sur M6, ou même sur les chaînes privées gratuites ? C’est fou, il y a là une énigme ! En fait, le terme est tellement flou qu’il permet surtout à nombre de chaînes d’affirmer qu’elles remplissent leurs obligations de création quand elles ne produisent que des magazines.

Qu’est-ce qui distingue un vrai documentaire d’un faux ?

Ce n’est pas son sujet qui définit un documentaire, mais une démarche, une écriture et un regard. Un documentaire donne le temps au spectateur d’entrer dans le film pour qu’il devienne acteur face à ce qu’il regarde. Un exemple : faire durer les plans au lieu de les couper abruptement l’amène à s’interroger, à percevoir des détails, à nouer un dialogue singulier avec le film ; à le faire vivre en soi plutôt qu’à le subir passivement. On n’observe plus la vie des gens sans événement, alors qu’au départ, c’était ça, le propre du documentaire : filmer des paysans comme l’a fait Raymond Depardon, s’arrêter sur le temps qu’il fait, les regards, les silences. Autant de choses quasiment bannies de la télévision.

Le choix des chaînes privées, et depuis longtemps déjà, consiste au contraire à vouloir « prendre le téléspectateur par la main », en lui expliquant non seulement ce qu’il regarde mais aussi ce qu’il devrait en penser, sans lui laisser d’espace pour apprécier, ressentir, comprendre, juger, jauger ce qu’il voit. On aspire le téléspectateur, en quelque sorte, on sollicite totalement son temps de cerveau disponible, de peur qu’il aille voir ailleurs. Alors que, comme l’a si bien dit le photographe Robert Doisneau : « Suggérer, c’est créer. Décrire, c’est détruire. »

La tendance n’est-elle pas de transformer les documents du réel en objets aussi haletants que certaines séries américaines ?

Oui, on ressent bien cette tentation de faire du documentaire un spectacle ou un divertissement, à l’image de l’info-spectacle, déjà installée depuis longtemps. Les séries américaines, omniprésentes et rediffusées à l’envi, ont leur part de responsabilité. Construites sur un rythme extrêmement vif, nerveux, dramatisé, elles habituent le public à une forme de consommation télévisuelle qui, à mon sens, change son regard. On l’habitue à une excitation cérébrale continue qui me semble inquiétante. Ce mouvement général, on le ressent même dans Apocalypse (2009), le film emblématique sur la seconde guerre mondiale d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle : ils ont mis un point d’honneur à ce que pas un seul plan ne dure plus de cinq secondes. Pas une seconde de silence non plus ! Aucune interruption entre bruit de fond de canons, archives bruitées et commentaires très rythmés.

Le public ne plébiscite-t-il pas ces films ?

Il est formidable qu’Apocalypse ait été suivi par 6 ou 7 millions de téléspectateurs. Mais il ne faudrait pas imposer cette façon de faire à tous les documentaristes. A moyen ou long terme, on court le risque qu’on leur dise : « On sait ce qui fonctionne, il faut appliquer telle recette. »

Pour autant, il serait stupide, voire suicidaire, que les auteurs ne prennent pas en compte les obligations des chaînes à l’égard de leur public. La télévision a évolué, l’audience d’Arte s’est effondrée face à la concurrence, le câble et la TNT ont bouleversé le paysage depuis cinq ou six ans, il faut en avoir conscience. Un auteur qui crée des films sublimes sans qu’ils soient vus, c’est une image stérile. Il ne s’agit pas d’être moins exigeant, surtout pas, mais de ne jamais oublier qu’on travaille pour un public. Shakespeare écrivait ses pièces, les jouait au Théâtre du Globe à Londres et, s’il n’y avait pas de public, il ne mangeait pas ; cela ne l’a pas empêché d’écrire des chefs-d’oeuvre. De tout temps, les artistes ont été soumis à des contraintes. Et pourtant, il y a eu des oeuvres sublimes !

Est-ce pour échapper à ces contraintes que de plus en plus de documentaristes tournent pour le cinéma ?

Les documentaires restent en grande majorité financés par les chaînes et diffusés sur le petit écran. Sur les quelque 60 documentaires qui sortent chaque année en salles, je pense que pour une bonne moitié, c’est faute d’avoir trouvé leur place à la télévision. Très peu parviennent à faire 30 000 entrées, alors qu’un producteur ne commence à voir un début de retour sur recettes qu’au-delà de 100 000 entrées. C’est donc plutôt pour créer un événement que l’on sort un documentaire au cinéma.

Les festivals consacrés au documentaire représentent-ils un circuit de diffusion important ?

Il existe dans la société un mouvement profond qui, au-delà du documentaire, marque le refus d’une sorte de chape du prêt-à-penser et du prêt-à-consommer. Si bien que de plus en plus de festivals ou de salles, d’art et essai ou de quartier, diffusent des films documentaires pour un public qui vient très nombreux pour voir autre chose, autrement, et en débattre. Je suis d’ailleurs surpris du nombre de gens qui ne regardent plus la télévision. Parce qu’ils ne la voient plus comme un outil de connaissance mais comme un lieu de divertissement. Leur désir d’enrichissement et d’échange s’exprime par d’autres voies, des réseaux, des cinémas qui comptent un grand nombre d’abonnés, des festivals qui font salle pleine avec des publics très divers. En réalité, on peut encore s’enrichir avec le petit écran, mais il faut faire l’effort d’une vraie recherche pour satisfaire ce désir.

Le documentaire est-il mieux loti en France qu’à l’étranger ?

La situation française reste exceptionnelle : nous avons l’une des meilleures télévisions au monde, nous bénéficions d’un service public extrêmement fort, très protégé, et soumis à des obligations de défendre le patrimoine et la création française. C’est dire que, si les auteurs français ont des raisons objectives de se plaindre – difficultés pour travailler régulièrement, revenus stagnants, etc. -, ils ont aussi l’assurance que les chaînes publiques françaises et Arte diffuseront toujours du documentaire parce que cela fait partie de leur identité.

Ce n’est le cas nulle part ailleurs. Dans beaucoup de pays, la télévision ne diffuse aucun documentaire. Les gens ne savent pas ce que c’est ! En Europe, les pays nordiques et l’Allemagne préservent cette culture, mais c’est tout. Et aux Etats-Unis, il a quasiment disparu ; même le bastion que représentait la chaîne cryptée HBO n’en produit guère plus de douze par an.

Le Royaume-Uni n’est-il pas un modèle ?

Nous percevons, en France, le formidable reflet d’une télévision britannique de grande qualité. Mais ne nous parviennent que leurs meilleures productions – financées avec des moyens deux à quatre fois supérieurs aux nôtres. La BBC produit de bons documentaires, mais quand on la regarde au quotidien, c’est différent. BBC1, extrêmement commerciale, est pire que TF1 ; BBC2 se situe entre TF1 et France 2.

Seule BBC4 diffuse des documentaires, mais, l’audience ayant bien baissé, les budgets se sont aussi beaucoup réduits depuis deux ou trois ans. On en revient au problème de fond : si le documentaire ne rencontre plus son public, il meurt.

 

 

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